Les joueurs passionnés sont très vites confrontés à l’abondance de la littérature échiquéenne mais peuvent aussi s’exposer à des déconvenues. Pourquoi ? Parce que sous leur apparente diversité, les sujets traités sont à peu près toujours les mêmes. Vous pouvez penser que cela se conçoit, puisque, après tout, nous ne parlons que d’un jeu qui consiste à bouger sur un plateau quelques misérables bouts de bois… grave erreur ! Les échecs sont riches, vecteurs de créativité, de passion. Ils peuvent entraîner une véritable addiction (ce n’est pas ma femme qui dira le contraire !) , preuve que nos circuits d’endorphine peuvent aussi être stimulés par des plaisirs intellectuels. Ils ont la capacité de pouvoir flatter l’ego certes, avec tout ce que cela comporte de malsain, mais aussi et surtout d’émouvoir et susciter l’admiration devant la beauté intrinsèque d’un coup, d’une suite de coups, d’une idée stratégique, d’un système… Le problème, avec la littérature échiquéenne, c’est qu’il est devenu de plus en plus rare de refermer un livre en ayant ressenti un réel plaisir de découverte, parce que, dans ce domaine comme dans tant d’autres, c’est la rentabilité qui prime, et qu’il est plus facile pour les éditeurs de reproduire les recettes qui marchent (ou qui ont marché) plutôt que de vouloir innover. L’autre problème de l’édition échiquéenne est qu’il est difficile de sortir du carcan de la classification immuable des livres d’échecs (cette classification est rendue nécessaire pour définir le public cible : débutant, joueur occasionnel ou joueur de club mais est forcément réductrice et ne rend pas toujours compte du réel contenu de l’ouvrage : on raconte que le grand champion Mikhaël Tal aimait bien voir des émissions « grand public » sur les échecs à la télévision, pourtant destinées aux débutants, et il n’est pas rare qu’un joueur « capé » puisse encore apprendre quelque chose dans un livre pour débutants…). On peut schématiquement classer les livres d’échecs de la façon suivante :

- livres d’initiation

- livres sur les ouvertures

- livres sur les milieux de parties, en général orientés soit « tactique », soit « stratégie »

- livres sur les finales

- recueil de parties d’un champion

- recueil de parties d’un tournoi

Dans les quelques lignes qui suivent, je vous propose quelques conseils de bon sens (qui n’engagent que moi !) pour tirer profit de la littérature échiquéenne. N’hésitez pas à me faire vos commentaires pour enrichir le débat…

Conseil n°1 : d’abord jouer !… et connaître ses besoins

En matière de livres d’échecs, comme dans d’autres matières, on ne trouve que ce qu’on cherche ! A moins que vous ne soyez un jeune lecteur prépubère qui, subitement se dit, comme frappé par une quelconque intervention surnaturelle, ou comme on perd sa virginité : « je vais apprendre les échecs », vous avez forcément déjà touché aux pièces, vu leurs déplacements, écouté ou regardé quelqu’un qui vous a donné envie d’aller plus loin. Certains d’entre vous auront goûté aux échecs de loisirs à l’école, en colonie de vacances, entre copains, … Pour d’autres, c’est en club ou au contact d’un coach, qu’on vous aura conseillé… Ouvrir votre premier livre sera probablement une étape déterminante qu’il ne faudra pas rater, surtout si, comme on peut l’espérer, elle est guidée par une réelle motivation. Les tous débutants devront choisir impérativement le livre qui répond aux critères suivants : 1) l’aspect général, la présentation, me donnent-ils envie de le lire ? Il n’y a en effet rien de plus rébarbatif qu’un bouquin mal présenté ! Pour les échecs, la clarté et l’abondance des figures sont déterminantes, n’en déplaise aux éditeurs radins ; les adultes peuvent aussi être agacés par des dessins plus ou moins criards, de bon goût, ou à l’humour douteux, supposés « détendre » ou attirer un public jeune ; 2) la notation est-elle clairement expliquée ? C’est une lapalissade, mais cela conditionne tout de même la compréhension de tout le contenu ! 3) Y a-t-il un rappel des règles du jeu (incluant le déplacement des pièces, le roque, la prise en passant, les nulles, etc.) ? Quant aux non débutants, en général les joueurs moyens – la cible des éditeurs ! – le choix d’un livre doit idéalement répondre à un objectif défini à l’avance, même si le coup de cœur, l’achat compulsif, existe : je l’ai vécu… et j’ai souvent regretté  ! L’acquisition d’un (nouveau) bouquin est censée lui permettre de progresser dans un domaine précis. L’erreur encore la plus répandue est de rechercher à se perfectionner dans une ouverture en voulant retenir « par cœur » les « bons » coups, et justement dans ce domaine, il y a l’embarras du choix. Le souci de « comprendre » vous rendra tout de suite plus sélectif et vous permettra de mettre de côté une grande masse de bouquins inutiles...

Conseil n°2 : Epuiser (est-ce possible ?) les ressources du net

Aspirez les sites, écumez les databases, devenez un glouton des podcasts ! Ceux qui ont l’habitude de surfer sur le net savent bien qu’il est maintenant possible de se faire une culture livresque sur les échecs en parcourant de très bon sites et en téléchargeant de bons fichiers (vous voulez un exemple au hasard ? Heu… vous insistez vraiment ? Bon, alors allez ici !). L’internet est particulièrement adapté aux échecs car mieux que le livre, permet de visualiser sans hiatus ou effort de mentalisation rebutant une longue suite de coups. Il y a des sites gratuits (et malheureusement aussi payants) qui vous permettront de voir des jolies parties ou un cours sur votre ouverture préférée. Il y a aussi quelques superbes vidéos à télécharger. Je vous en parlerai bientôt. Internet sert aussi a accéder à d’excellentes critiques de livres, comme celles du site variantes où non seulement l’auteur est un bon joueur d’échecs (ça se sent !) mais fait des critiques détaillées et sans aucune complaisance. L’avantage supplémentaire de ce site est la richesse du catalogue et la classification des livres. Allez-y sans réserve pour les critiques (pour les prix, c’est une autre histoire…)

Conseil n°3 : Osez l’anglais !

C’est triste à dire mais la différence de choix entre les livres d’échecs en langue française et en langue anglaise est phénoménale, à tel point que le joueur d’échecs ayant besoin d’approfondir un point précis va naturellement s’adresser à des ressources documentaires (livres ou internet) anglo-saxonnes. Malgré le dynamisme de certaines « jeunes » éditions comme Olibris, le retard ne sera probablement jamais comblé. Et internet (toujours lui), permet d’avoir accès sans bouger de son fauteuil à un vaste choix de livres étrangers aux prix souvent modiques (sur amazon, le dollar est toujours à 0,60 euros, profitons-en !) Donc dès que votre niveau augmentera, l’anglais s’imposera. Il faut y aller sans complexe, car cela fera coup double ! En plus des échecs (eh oui, les pièces sont toujours les mêmes, le vocabulaire technique des échecs est très réduit, et les notations changent très peu), vous pourrez dépoussiérer vos connaissances en anglais-1ere langue du lycée ! Bref coup de jeune assuré pour les vétérans et simple formalité pour les businessmen !

Conseil n°4 : évitez les pièges

Il y a quelques attrapes nigauds récurrents dans la littérature échiquéenne qu’il est facile d’identifier. Enonçons-les par catégories :

- les livres d’initiation : vous pouvez d’ores et déjà mettre de côté tous les livres qui vous promettent « l’apprentissage en 1heure, 1 jour, une semaine… », la « maîtrise en 20 leçons », le gain de « 500 points elo »… Ce racolage agressif doit se retourner contre les auteurs ou les éditeurs peu scrupuleux qui comptent sur votre paresse ou votre naïveté pour vous faire espérer qu’un livre peut se substituer à des heures de pratique et de travail.

- Les livres sur les ouvertures : Ce sont les livres les plus « consommés » par les joueurs moyens. La demande faisant l’offre, on se retrouve avec une pléthore de livres de qualité très inégale. Le piège le plus répandu est de vous annoncer « tout » sur l’espagnole, la sicilienne, etc. et de ne développer que quelques variantes. Il n’y aura pas forcément celle que vous voulez jouer. Attention donc aux titres racoleurs. Une autre présentation perverse, de plus en plus répandue, est d’insister sur l’originalité, en vous promettant de surprendre votre adversaire. Souvent, ces livres ne parlent que de lignes marginales, tout simplement parce qu’il y a moins de matière à analyser (c’est bien commode pour les auteurs !)… mais ces connaissances sont-elles vraiment utiles en pratique ? Il y a fort à parier que ces lignes marginales le seraient moins si elles conféraient un réel avantage à leurs utilisateurs. C’est vrai qu’il y a un effet mode pour le choix des ouvertures, mais cela n’explique tout de même pas tout ! Bref, il vaut mieux investir dans un livre qui « annonce la couleur » : telle variante ou sous-variante, et si possible écrit ou supervisé par un spécialiste de la variante en question, vous ne devriez pas être déçu (pour le savoir, il suffit de vérifier que l’auteur s’appuie sur ses propres parties (+++), ou de regarder les parties de l’auteur avec l’ouverture concernée dans des databases en libre accès sur le net).

- Les livres sur le milieu de jeu. Ce sont fondamentalement les plus utiles mais les plus difficiles à réussir pour les auteurs et à défendre pour les éditeurs. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a probablement pas deux joueurs moyens au même niveau tactique et stratégique (et donc comment connaître l’étendue et les besoins du « marché » ?). L’autre difficulté est de s’y retrouver dans la structure de l’ouvrage. Il n’y a pas deux ouvrages qui abordent le milieu de jeu de la même façon. En général, des parties ou extraits de parties servent d’illustration à un thème. Cela semble en apparence parfait, sauf que dans une partie réelle, il y a toujours un mélange de plusieurs thèmes stratégiques et tactiques, et l’illustration est souvent plus riche que la « leçon » ! Le lecteur pourra parfois ressentir que le découpage proposé par le livre est artificiel et insuffisant pour lui permettre de progresser. Certains auteurs avaient lutté contre ce phénomène en réduisant au maximum les extraits de partie mais le résultat n’est pas toujours réussi car on perd en clarté. Comment donner crédit, en effet, aux phrases sibyllines du genre « les blancs sont mieux » ou « et les blancs ont gagné au 63e coup » sans comprendre pourquoi ? Car le plus dur, finalement, c’est peut-être de gagner les parties gagnantes… Pour la tactique, la vision de l’avantage est plus simple que pour la stratégie, mais c’est l’inverse qui est le plus problématique :  comment arriver à la position propice pour la combinaison ?  On n’aura jamais tort de parcourir une compilation de prix de beauté, par exemple, ne serait-ce que par la forte impression que cela peut procurer sur le coup. Mais après ? Je rêve d’un livre qui traite de telle ou telle stratégie et jusqu’au bout de son exploitation tactique. Faute de mieux, les meilleurs livres de tactique que j’ai eu entre les mains sont ceux où l’on devait répondre à des tests (cela semble être un critère de qualité important). Pour la stratégie, toujours faute de mieux, mon conseil serait de ne pas trop la dissocier de l’ouverture, car les idées stratégiques des ouvertures sont les plus faciles à définir et les plus reproductibles. En résumé, pas de réel piège dans cette catégorie de livres, mais un grand risque d’être déçu sans trop savoir pourquoi…

- Les livres sur les finales. On aborde le domaine le plus repoussant pour les joueurs d’échecs moyens mais essentiel pour les joueurs de compétition. Un public de spécialistes, donc (qui n’ont pas besoin des conseils de l’amateur que je suis !). Ces livres sont en quantité assez réduite (ils se vendent peu !) et souvent tous organisés de la même façon, à l’aide d’une classification qui tient compte du matériel présent sur l’échiquier (finales de tours, de pions, etc.) Contrairement aux ouvertures, les livres généralistes sont les plus rentables pour les joueurs moyens. Je pense que les qualités à rechercher sont : 1) la clarté dans l’énoncé des idées stratégiques qui, paradoxalement sont réduites (favoriser la promotion, provoquer un pat, par exemple), 2) l’exhaustivité dans l’analyse des variantes (peu de pièces = peu de variantes, c’est mathématique), et bientôt, peut-être, 3) l’utilisation des forts programmes qui, on le sait, sont largement supérieurs aux humains lorsqu’il y a peu de pièces sur l’échiquier (mais je ne connais pas encore de livre qui ait fait cette démarche… j’ai sûrement des lacunes).

- Les recueils de parties. Là encore, c’est un grand fourre-tout, et ce qui guide le choix des lecteurs est plus le nom du joueur que les réelles qualités du livre proprement dit. Dans ces livres, le contexte, la personnalité des joueurs, les anecdotes sont souvent présentes, ce qui a un certain attrait mais se fait parfois aux dépens du « contenu échiquéen ». Ces livres se vendent peu, m’a dit un jour résigné, Christophe Bouton, qui dirige la collection « Payot échecs ». Quel dommage, car qui plus que les joueurs eux-mêmes savent le mieux expliquer leurs idées lorsqu’ils commentent leurs parties ? Car le principal intérêt de ces recueil est là : assurons-nous, par conséquent, qu’ils ont bien participé aux commentaires, ou au moins, les ont relu (une préface du champion peut faire l’affaire) ! Le problème provient peut-être du décalage entre les connaissances de l’auteur (élevées) et celles du lecteur (beaucoup plus faibles !), ce qui produit inévitablement des commentaires abscons lorsque l’auteur ne fait pas un petit effort de pédagogie. Difficile donc d’éviter le commentaire impénétrable lorsque les grands champions s’expriment eux-mêmes. La solution peut sûrement venir de l’intervention de tierces personnes suffisamment proches du champion pour ne pas trahir sa pensée et suffisamment humbles et travailleuses pour dévoiler les sous-entendus et s’attarder sur des variantes que l’auteur lui-même n’aurait pas spontanément analysées lors de la partie. De telles perles sont rares. Faute de mieux, il faut sûrement donner plus de crédit aux champions du passé (moins à la mode, mais aux parties forcément mieux comprises), ou aux confrontations de commentaires (ceux du champion + ceux d’un intervenant extérieur)… à condition qu’ils évitent la cacophonie… et éviter les recueils de parties trop récentes (le risque est faible car elles sont de moins en moins éditées) ! Rares aussi sont les champions qui ont l’honnêteté de donner leurs analyses lors de la partie et celles a posteriori, aidées par l’ordinateur !

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