Cet article écrit par Philippe kesmaecker inaugure une nouvelle rubrique intitulée "les contributions de Philippe K". Philippe m'envoie en effet régulièrement des mails où il raconte les réflexions echiquéennes que lui inspirent ses fonctions d'entraîneur. C'est toujours limpide et instructif. C'est toujours superbement écrit. Il était temps que je restitue tous ces morceaux de bravoure pour qu'un maximum de gens en profitent ! Vous m'en direz des nouvelles...

Au cours de la séance d’entraînement de samedi, on a posé la question « qu’est-ce qu’une mauvaise pièce ». Je ne me souviens pas avoir donné une réponse claire. A la réflexion, une définition possible serait pour moi « une mauvaise pièce est une pièce durablement passive ». L’exemple le plus connu est le mauvais fou à l’intérieur de sa chaîne de pions. Il y a évidemment d’autre cas, parmi lesquels celui du fou emmuré par les pions adverses. Le lendemain de notre entraînement du samedi, Vladimir Kramnik en proposa un bel exemple face à Nigel Short.

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Après le 20ème coup noir, Short pensait déjà à abandonner car il était évident que son fou de cases blanches ne reverrait jamais la lumière du jour (voir diagramme). Il est étonnant qu’aucun commentateur n’ait fait le rapprochement avec une partie célèbre de « Capa ». Winter – Capablanca, Hastings 1919, après le 16ème coup noir.

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Le fou g3 est condamné à perpétuité. On trouve notamment cette partie dans le livre de Camil Seneca Je recommande ce livre aux débutants mais aussi aux joueurs plus expérimentés car il présente une approche très complète de tous les aspects du jeu d’échecs. Si vous souhaitez avoir un aperçu de « ce que voient les grands maîtres », je vous propose une expérience intéressante. Regardez d’abord la partie Short-Kramnik sans les commentaires, à l’aide de chessbase (fichier joint) comme si vous assistiez en direct à la confrontation. Essayez d’y comprendre quelque chose par vos propres moyens et de calculer deux ou trois variantes. Ensuite seulement, voyez les commentaires de Kramnik et vous verrez alors comment les pièces prennent vie et comment les cases de l’échiquier se mettent à vibrer. C’est tout à fait étonnant ! Infliger un tel fou g3 à William Winter n’était déjà pas à la portée de tout le monde. Deux fois champion d’Angleterre, Winter a notamment accroché à sa ceinture les scalps de Vidmar, Nimzowitsch ou Bronstein, excusez du peu. (Pour la petite histoire, l’article wikipedia  ne mentionne pas qu’il était le petit neveu de Lewis Caroll. Personne ne sait si « Alice au pays des merveilles » est à l’origine de sa passion pour les échecs). Mais faire subir un tel outrage à un super-grand-maître tel que Nigel Short est tout à fait exceptionnel. Kramnik nous apprend toutefois dans ses commentaires que sa victoire n’est pas le fait de son propre jeu et qu’elle est plutôt le résultat d’un « mauvais jour » pour Short. En plus de la leçon d’échecs, nous avons donc droit à une leçon d’humilité ! Bonne soirée, PK